La petite Caillotte

Danse avec les ours...

Line, douze ans, a perdu sa mère deux ans plus tôt, à la naissance de son petit frère, Titouan. Depuis lors, la famille est déchirée D'un côté, son pere et son frère aîné sont en colère perpétuelle, de l'autre, Line prend Titouan en charge, avec l'aide de sa grand-mère, peu vaillante. La seule évasion de Line, c'est la forêt en bordure de son village au coeur des Pyrenées. « Dans la forêt, ma petite Caillotte, lui disait sa mère, on est seulement des invités. II faut frapper à la porte avant d'entrer » Et c'est ce qu'elle fait, chaque jour apres le collège La, elle y rejoint un ami secret, un jeune ours dont la mère a été tuée par des chasseurs Lorsque l'assistante sociale propose de placer Titouan dans une famille d'accueil, Line s'enfuit avec lui dans la forêt, seul lieu où, comme dans un conte, tout peut être sauvé.


Ce roman sensible offre une belle parenté avec le film Le renard et l'enfant un hymne a la nature, le respect pour le vivant et la tentative d'apprivoiser un animal sauvage. II opère en prune un subtil parallèle entre deux drames - la perte de la mère - comme un lien ténu entre deux êtres et deux mondes, humain et animal.

N.R. **La petite Caillotte par Claire Clèment, 240 p , Bayard Jeunesse, article paru dans la revue Lire

INTERVIEW

-Dans " La petite Caillotte", on retrouve vos thèmes favoris : la fratrie, la force et la complexité des liens familiaux, la séparation, le deuil, la résilience aussi. Des sujets qui vous tiennent à coeur...

Oui, la mort a une place importante dans mes histoires. Sans doute parce que j’ai le sentiment qu’on n’en parle pas assez dans la vie en général, ou alors on en parle trop, et mal. Les enfants voient la mort à la télé ; mais quel impact cela a-t-il sur eux, ces morts qu’ils ne connaissent pas, qui apparaissent juste pour mourir, et le plus souvent dans d’atroces conditions ? Quant aux morts qui leur sont proches, le plus souvent on les en éloigne, pour ne pas les traumatiser.
Alors , dans ce livre comme dans les précédents, j’ai eu envie de resituer la mort au centre de la vie, d’une vie, et de transmettre l’idée que la mort d’un être proche n’est pas une fin de vie pour ceux qui restent, mais une autre vie, différente. Envie d’affirmer que, si le visage du disparu s’estompe au fil du temps, le souvenir lui est vivace. Que si notre amour pour lui était fort, il est évident que ce cher absent a déposé en nous des graines qu’à notre insu, nous cultiverons et ferons fleurir au travers d’ attitudes, d’ expressions, d’idées, de manières de percevoir la vie, d’être avec les autres. Et ceux qui l’ont connu, les amis et la famille surtout, se feront une joie de nous en tenir informés…

-Il y a dans cette nouvelle histoire un éloge de la nature à travers le beau personnage de l'ours Ivan, les courses en montagne de Line, l'épisode mystérieux de la grotte, des descriptions poétiques de la faune et de la flore, la protection des animaux. Une préoccupation écologiste ?


La nature a beaucoup à nous donner. L’observer, c’est apprendre l’abandon, l’oubli de soi. Et à mon sens c’est la forme la plus pure du bonheur. Se fondre dans la beauté sauvage, devenir la fleur qui danse au vent, l’oiseau dont le corps frêle palpite sous les plumes, faire de cette herbe « ta petite sœur » comme le dit si bien Henri Gougaud dans son livre « les sept plumes de l’aigle ». Il dit encore : « Si vous aimez les choses, elles viennent, elles vous parlent, elles se mettent d’elles-mêmes à votre service. L’amour que vous donnez à un caillou provoque l’éveil de l’amour endormi dans ce caillou ».
La petite Caillotte vit avec la nature, elle n’utilise pas son intelligence, mais ses sensations. Si l’ours accepte sa compagnie, c’est parce qu’il sait qu’elle l’aime. Là-haut, dans sa grotte, elle est en harmonie avec le monde, et elle se sent reine, parce qu’elle existe enfin, et ce en dehors de tous les schémas de la vie sociale. Elle a retrouvé en elle l’identité profonde, celle que nous avons tous quelque part enfouie, mais que nous négligeons. La nature nous raccorde à l’invisible, au mystère de la vie, à la sensation pure, à l’amour sans l’attachement.

-Vos personnages sont toujours complexes et ne se conforment jamais aux rôles qu'on attend d'eux : le père de Line fuit ses responsabilités alors que l'oncle Willy les assume à sa place, la grand-mère Amona ( et la mémé Rousseau ) est comme une mère, la petite Caillotte elle-même, malgré son jeune âge, est très responsable. La famille n'est pas stéréotypée mais apparaît plutôt comme une tribu.

Mes personnages sont complexes ? Ils sont à l’image de la nature humaine. Qui sommes-nous vraiment ? En fait nous n’existons que par rapport aux autres. C’est pourquoi dans mes romans, j’installe comme vous dîtes « une tribu ». Le personnage se révèle au fur et à mesure dans l’inter-action avec les autres. Nous fonctionnons de la même façon. On n’arrête pas de se découvrir, de s’étonner, de s’apprécier ou même de se détester, d’avancer parce que les situations auxquelles nous sommes confrontés nous dévoilent une facette inconnue de nous, parfois valorisante, parfois décevante. Saint-Exupéry, auteur que j’aime beaucoup, disait : « La grandeur d’un métier est peut-être avant tout d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable et c’est celui des relations humaines ».

-Vos deux précédents romans "Loulette" et "Noé" ont reçu de nombreux prix dont chacun le prix Chronos de littérature ( sur les relations entre générations, la transmission du savoir ). Les anciens ont toujours une place importante dans vos récits. Ils sont la mémoire, un point d'ancrage indispensable pour vos personnages souvent bousculés par la vie.

Oui, les anciens sont un peu ma balise dans un roman. J’ai besoin de leur présence. Ils me rassurent, me donnent de l’élan, un souffle qui fait jaillir au fond de moi tout ce qu’il y a de plus tendre, de plus généreux, de plus profond, de plus vivant. J’ai été élevée jusqu’à ma troisième année par des personnes âgées. Mémé et pépé Rousseau ont existé. Elle avait une maison à Drancy avec une cour derrière où je jouais, et un grand jardin devant, avec une allée. Je me vois encore y promener ma poussette. Mémé Rousseau était pétillante… comme une bulle de champagne ! Comme dans la petite caillote. C’est la première fois que je parle d’elle dans un roman : j’ai gardé de ces années-là un sentiment d’une telle sécurité que souvent les anciens ont pour moi cette figure « angélique » de sages dont la mission serait de nous transmettre la joie de vivre.

-La nouveauté dans "La petite Caillotte" , c'est que vous n'utilisez plus le "je" pour raconter, mais la troisième personne. Vous prenez de la distance, votre écriture gagne en maturité.

Je ne comprends pas ce postulat : un écrivain gagne en maturité lorsqu’il écrit à la troisième personne. John Fante , autre auteur que j’affectionne, n’a écrit que des romans à la 1ère personne. N’est-il pas pour autant un grand écrivain ? Contrairement aux idées reçues, écrire à la 1ère personne est difficile. Il y a de sacrés pièges à éviter dont le plus courant : le bavardage. L’identification est si forte au « je » que pour les écrivains amateurs, c’est un exercice difficile. Un bon écrivain sait prendre ses distances avec son personnage, être à la fois spectateur et acteur, et quelque soit la forme qu’il utilise. Je n’ai pas réfléchi sur la forme avant de commencer ce roman. Les premiers mots sont venus « Line court… ».Le roman prenait sa source. Il n’y avait qu’à lui donner l’élan pour atteindre l’océan ! Ou la plénitude dans l’épreuve.

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